Les propositions d'un économiste pour que la France sorte renforcée de la crise
Par NICOLAS BOUZOU, Directeur de la société d’études Asterès *
La crise financière et
la crise bancaire qui
en a découlé se
sont muées en une crise
économique violente. La
quasi-totalité des pays de
l’OCDE devrait connaître
une récession en 2009.
Les pays émergents sont
entrés dans une phase
de freinage brutal. La France n’est évidemment pas épargnée
par ce choc. Nous attendons chez Asterès un recul
du PIB de l’ordre de 1%. Certains prévisionnistes, ceux
de la Commission Européenne notamment, sont encore
plus pessimistes. Quoi qu’il en soit, la récession sera au
moins aussi forte que celles de 1975 et de 1993. Déjà,
dans l’industrie, certains secteurs connaissent des baisses
de production supérieures à 20% en rythme annuel.
Conséquences : tant les défaillances d’entreprises que
le taux de chômage ont commencé à augmenter, et cela
va continuer.
Face à cette situation, la question du rôle de la politique
économique et de ses marges de manoeuvre se
pose avec acuité. Le rôle des banques centrales est
aujourd’hui bien cerné. Il s’agit avant tout d’éviter une
déflation qui gèlerait complètement le système économique
pour plusieurs
années. Face à ce risque, toutes
les banques centrales (notamment
la Fed aux Etats-Unis et
la BCE en Europe) mènent des
politique de baisse de taux
d’intérêt et d’émission monétaire très active. Avec succès.
En effet, jusqu’à maintenant, le système bancaire
mondial a tenu bon, en dépit de mouvements de turbulences
d’une violence extrême et même inédits.
Pour l’instant, la probabilité de déflation, si elle n’est
pas nulle, est très faible. Le risque dominant est plutôt
celui d’un retour de l’inflation au sortir de la crise.
Il existe, en France comme ailleurs, un consensus sur
la nécessité d’un plan de relance, mais pas sur son
contenu ni sur son ampleur. La débat actuel entre la majorité
présidentielle et l’opposition en témoigne. L’analyse
économique et l’expérience nous fournissent pourtant
de quoi réfléchir précisément à la politique budgétaire
qui doit être suivie. Premièrement, le soutien à l’investissement
doit être privilégié, qu’il s’agisse de l’investissement
des entreprises ou de celui de l’Etat. Céder à la
tentation keynésienne qui consiste, selon les mots de
Keynes lui-même, à « embaucher des chômeurs pour
creuser des trous le matin et les reboucher le soir » est
catastrophique sur le long terme. Les politiques de
relance ont un coût, c’est pourquoi elles doivent dégager
un gain. Le soutien à l’investissement présente
l’avantage de préparer l’avenir, surtout dans un pays où
l’investissement des entreprises comme l’investissement
public se sont avérés trop faibles ces dernières années.
Le plan de relance, dont Patrick Devedjian a la responsabilité,
a su éviter l’écueil de la simple relance
à très court terme, seulement susceptible de donner
un coup de fouet temporaire à l’économie. Ce plan
porte beaucoup sur l’investissement public, ce qui est
une bonne chose. Il est néanmoins limité dans son
ampleur. En effet, si l’on retient un montant de 26 milliards
d’euros injectés dans l’économie, il faut s’attendre
à un effet sur le PIB, au grand maximum, de 35 milliards
d’euros. Il faut donc aller plus loin.
Il convient désormais de s’intéresser à l’investissement
privé et, plus généralement, à la capacité
des entreprises à se projeter dans l’avenir alors
même que, dans l’économie numérique, dans la
santé ou le secteur de l’environnement, les projets
rentables à moyen terme ne manquent pas. Ainsi,
la question de l’impôt sur les entreprises doit être
posée. A 33%, son taux dit « normal » est inégalé
en Europe, sauf par la Belgique et Malte. Il est absolument
nécessaire, à la fois pour la compétitivité
de nos entreprises mais aussi pour l’attractivité
des territoires, de ramener ce taux dans une fourchette
raisonnable, nettement inférieure à 30%.
Cette mesure présenterait l’avantage de redonner
de l’oxygène financier à des entreprises qui en ont
plus que besoin, tout en renforçant notre potentiel
de croissance à moyen terme.
Reste la question du financement. Il ne fait aucun
doute que les banques rationnent actuellement l’octroi
de crédit. Leur politique de risque leur dicte de le faire.
Ce qui signifie qu’un certain nombre d’entreprises, en
particulier des PME, connaissent des difficultés de
financement. La parade pourrait être la suivante : si
les banques ne peuvent pas prêter, c’est aux particuliers
les plus riches de le faire. Ainsi, il ne faut pas
hésiter à développer un type de mesure inclus dans
la pourtant si critiquée loi TEPA : permettre aux
ménages qui investissent dans des PME en croissance
de payer moins d’impôts.
Faut-il agir sur la consommation ? Peut-être, mais en
gardant à l’esprit deux points. Premier point : au
niveau macroéconomique, la consommation ne
connaît pas de baisse prononcée. Les revenus des
ménages français sont pour une part non négligeable
constitués de transferts sociaux. Au pire, la consommation
sera étale en 2009. Il n’y a donc pas urgence
à la relancer. Deuxième point, l’expérience montre que
la simple relance par la consommation coûte généralement
chez aux finances publiques, pour un rendement
économique incertain. Les gains de pouvoir
d’achat créés peuvent être épargnés ou alimenter
nos importations. C’est pourquoi, la consommation
doit faire l’objet de mesures indolores pour les finances
publiques. Par exemple, permettre aux ménages qui
souscrivent un crédit à la consommation de déduire
une partie des intérêts d’emprunt de leur impôt sur
le revenu serait plus que financé par le surplus de TVA
qui en résulterait. Autre idée : revoir le mode de
fixation des taux d’usure pour les crédits aux ménages
pour faire en sorte que des
crédits d’utilisation très
simples comme les prêts personnels
puissent être accessibles
à des créateurs d’entreprises,
à des personnes
divorcées ou à des jeunes ménages, ce qui n’est pas
toujours le cas aujourd’hui. Une mesure efficace, qui
rendrait le marché plus transparent, et qui ne coûterait
rien à l’Etat.
Aucune mesure de politique économique ne peut plus
éluder la question de son financement. Certes, nous
pouvons nous permettre d’augmenter notre déficit et
donc notre dette publique, mais pas à l’infini. Plusieurs
pays ont vu, ces dernières semaines, leur notation
dégradée par les agences de rating. Même si nous
devons traiter une urgence conjoncturelle de court
terme, il faut conserver notre capacité à réduire nos
déficits publics le jour où la croissance reviendra. C’est
pourquoi les mesures prises doivent être financées.
A cet égard, plusieurs pistes doivent être étudiées.
Déjà, l’Etat détient environ 120 milliards d’euros dans
le capital des entreprises françaises. Sans tout privatiser,
il y a sans doute plusieurs milliards d’euros à
récupérer. Continuons enfin de rationnaliser les aides
aux entreprises. Sur 65 milliards d’aides, plus de la moitié
sont certainement très utiles (c’est le cas des exonérations
de charges sociales et des aides fiscales).
Mais, là encore, quelques milliards devraient pouvoir
être économisés sans problème.
J’ai évoqué dans cet article un certain nombre de
pistes. D’autres existent bien entendu. Il importe toutefois
que des choix soient effectués rapidement et
que des mesures soient mises en oeuvre sous peu. Le
coût économique et social des crises est d’autant plus
lourd que l’on tarde à agir.
* Auteur du “Krach financier : ce qui va changer pour vous”, chez Eyrolles (2008).