Par FRANCK GALLAND*, Directeur de la sûreté de Suez Environnement
Si, en 1995, 400 millions de personnes
vivaient dans des pays
sous stress hydrique (-500 m3
d’eau par habitant et par an), ils seront
4 milliards en 2025 à connaître cette
situation, avec toutes les conséquences
sociétales, alimentaires, sanitaires, et
économiques qui en résulteront. En
particulier, selon un rapport de 2006
du Programme des Nations Unies pour
le Développement (PNUD), 90% de la
population du Moyen Orient et de
l’Afrique du Nord devraient ainsi vivre
dans des pays affectés par des pénuries d’eau d’ici à 2025.
Mais, le monde arabe ne sera pas seul à connaître cette situation.
La Méditerranée, dans son ensemble, est déjà dans une
situation délicate, avec 108 millions de personnes disposant
de moins de 1000 m3 d’eau par an et par habitant, chiffre
qui devrait atteindre 165 millions d’individus en 2025 (1).
Et que dire de la Chine, qui représente 21% de la population
mondiale, mais seulement 7% des ressources en eau
douce de la planète. La Chine du Nord, possédant moins de
15% de l’eau disponible tout en hébergeant 45% de la population
chinoise, présente en particulier des statistiques inquiétantes
avec certaines de ses provinces disposant de moins
de 500 m3 d’eau par habitant et par an, ce qui les place bien
en deçà du seuil de stress hydrique et au même niveau que
des pays comme l’Algérie (478 m3 d’eau par habitant et par
an) et Djibouti (475 m3 d’eau par habitant et par an).
Dans ces espaces régionaux, il est ainsi fort probable que
de fortes tensions ne manqueront pas, à moyen terme, de
naître à cause de l’eau. Quelles en seront les formes ?
Famines ? Emeutes de la soif ? Déplacements massifs de
population ? Conflits armés ?
L’actualité des violences urbaines à l’international, ainsi que
l’histoire des cinquante dernières années, montrent que de
tels scénarios se sont déjà produits. Depuis 50 ans, le PNUD
a ainsi recensé 37 cas de violences entre Etats portant sur
la question de l’eau, dont 30 ont eu lieu au Moyen-Orient.
Cependant, la sagesse des hommes a, à ce jour, permis de
mettre un terme aux querelles entre rivaux. Le PNUD estime
ainsi que plus de 200 traités ont pu être signés entre « rivalis
», pour reprendre l’expression latine signifiant littéralement,
« qui tire son eau du même cours d’eau » (2). Les travaux
d’Aaron Wolf, expert international et fondateur de la
base de données des conflits transfrontaliers sur l’eau douce,
ont en particulier montré que, dès qu’un seuil de tension
était dépassé, un mécanisme de concertation se mettait en
place et aboutissait le plus souvent à un statu-quo ou à un
plan de coopération. Plus de 3 600 traités ont ainsi pu être
signés, rendant ainsi effectif le concept naissant d’ « hydrodiplomatie
». Quand il est question de l’eau, la paix aurait
ainsi le dessus sur toute logique belliqueuse, aucune des parties
en présence n’ayant intérêt sur le long terme à s’approprier
par les armes une ressource aussi précieuse, et de surcroît
caractérisée, de manière croissante, comme un bien
commun de l’humanité. A juste titre, Aaron Wolf note donc
que la seule véritable guerre liée à l’eau remonte à plus de
4 500 ans entre deux cités de Mésopotamie, Lagash et
Umma, à propos du partage de l’eau issue du Tigre et de
l’Euphrate, dans la partie Sud de l’actuelle Irak ; rappel de
temps immémoriaux où Etats rivaux ne savaient se concerter
et coopérer en matière d’eau potable.
Notre monde moderne pourrait cependant faire voler en
éclat bien des certitudes acquises sur le sujet. D’abord parce
que l’accroissement de la population donne à l’agriculture
une place toujours plus importante dans la consommation
des ressources en eau mondiales. Le secteur agricole prélève
en effet 70% des ressources en eau utilisées, et 82%
de celles des pays à faible revenu. Au delà de la croissance
démographique, cette part ne fait également que
s’accroître en raison de l’absence de modernisation des pratiques
agricoles, et de l’évolution des régimes alimentaires.
Produire un kilo de boeuf nécessite en effet 15 fois
plus d’eau qu’un kilo de blé.
Par ailleurs, une autre composante réside dans la pression
touristique qui s’exerce sur les ressources en eau dans certaines
parties du monde. Avec 32% du tourisme mondial,
le bassin méditerranéen (qui ne dispose pourtant que de
3% des ressources en eau douce de la planète et concentre
plus de la moitié de la population la plus pauvre en eau),
draine chaque année 218 millions de personnes. Or, toutes
les analyses le montrent, l’activité touristique consomme
traditionnellement beaucoup plus d’eau que les besoins
domestiques des populations : entre quatre à huit fois plus.
A ces chiffres de consommation en hausse très nette, posant,
d’ores et déjà un problème de renouvellement de la ressource
(comme en Egypte où la consommation annuelle de 70 km3
en 2000 est déjà largement supérieure aux ressources disponibles),
s’ajoute enfin la contrainte du réchauffement climatique.
Les modèles de calcul du GIEC s’accordent en effet
pour penser que la Méditerranée sera la première touchée
par les phénomènes d’augmentation de température.
D’après les travaux d’experts mandatés par l’Institut de Prospective
Economique du Monde méditerranéen (3), d’ici la
fin du XXIème siècle, la température annuelle moyenne sur
la région méditerranéenne devrait par exemple augmenter
entre 2,2 et 5,1°C. Ce réchauffement serait particulièrement
visible d’ici 10 à 15 ans durant les périodes d’été
qui laisseront entrevoir une augmentation du nombre, de
la durée et de l’intensité des canicules. Dans ces conditions,
les pénuries d’eau augmenteront et d’importantes baisses
de productivité agricole seront à attendre, avec des chutes
de rendement allant jusqu’à 50%.
Quand le manque d’eau vient s’ajouter à des postures gouvernementales
délibérées visant à rompre avec toute volonté de coopération frontalière, des casus belli à plus
grandes échelles seront malheureusement susceptibles de
survenir. Trois chercheurs (4) ont, dans cette perspective,
qualifiés d’« à risques » les ensembles suivants : les bassins
du Gange-Brahmapoutre, les bassins d’Afrique australe
(Kunene, Okavango, Limpopo, Zambèze, Incomati), le
lac Tchad, le fleuve Sénégal qui délimite les frontières nord
et est du pays, la grande rivière de La Plata entre Argentine
et Uruguay, ou encore la rivière Tumen aux confins
extrême-orientaux de la Russie et de la Chine.
On comprend ainsi mieux pourquoi le changement climatique
et la rareté des ressources en eau ont été placés
par certains pays au rang des questions stratégiques qui
se doivent d’être étudiées rigoureusement, car posant à
terme un vrai problème de sécurité collective.
Rien d’étonnant en particulier à ce que le Pentagone s’intéresse
de près à ces sujets. Un rapport de 2003 intitulé « Le
scénario d’un changement climatique brutal et ses implications
pour la sécurité nationale des Etats-Unis », élaboré
par Peter Schwartz, consultant de la CIA et ancien responsable
de la prospective à la Royal Dutch Shell, recommande
au Ministère de la Défense américain de faire du
changement climatique un enjeu de sécurité nationale, partant
du principe que toutes les projections attestent que
les pénuries d’eau potable entraîneront inévitablement
des conflits et des perturbations continuelles de sécurité
dans les prochaines années. Dans un registre différent, il
est également intéressant de noter que les militaires américains
réfléchissent sur la manière dont leurs forces pourraient
être amenées à intervenir dans des conflits lointains
ayant l’eau pour cause. Dans un rapport préparé pour le
Director of Net Assessment de l’Office of the Secretary of
Defense, des scénarios planning de conflits à horizon
2025 sont ainsi imaginés sur l’Asie du Sud-Est et l’Asie Centrale
(5). En sont déduites, de manière habile et pertinente,
les implications immédiates et plus long terme sur le pré
positionnement des forces américaines, ainsi que sur les
capacités de projection désormais à attendre.
Plus généralement, les instituts de recherche stratégique
américains ont apporté, ces quatre dernières années, la plus
grande attention à la problématique de la raréfaction des
ressources en eau et aux implications politico-militaires qui
en résulteront. En témoigne la rédaction en 2005 d’un livre
blanc sur le sujet par le Center for Strategic and International
Studies (CSIS) de Washington et les laboratoires Sandia,
une organisation gouvernementale américaine active
dans la réponse aux nouvelles menaces, la protection des
infrastructures vitales et les technologies militaires.
Dans cette étude (6), les protagonistes insistent sur la nécessité
pour l’administration et l’armée américaine de se préparer
aux nouveaux enjeux stratégiques que pose l’eau
dans le monde. En particulier, les experts du CSIS et des
Laboratoires Sandia demandent à ce qu’une stratégie nationale
sur l’eau soit clairement définie, et qu’elle puisse fédérer
et rationaliser l’action de l’ensemble des agences étatiques
qui interviennent déjà dans ce domaine à l’international.
Dans le même ordre d’idée, les cercles et clubs de réflexion
liés au monde de la défense britannique se sont mobilisés
sur le sujet (7). Car, comme l’a très bien souligné, Margaret
Beckett, Secretary of State for Foreign and Commonwealth
Affairs, en octobre 2006 : « Le réchauffement climatique n’est
pas uniquement une question environnementale. C’est également
un problème de Défense ». Dans un autre discours
devant le Royal United Services Institute de Londres (RUSI),
le 10 mai 2007, la Ministre des Affaires étrangères britannique
appelait officiers généraux, hauts fonctionnaires, et chefs
d’entreprises présents dans l’assistance à se mobiliser sur la
problématique du changement climatique et d’en analyser
méthodiquement les conséquences pour les armées et les
intérêts stratégiques de la nation : « Refuser aujourd’hui
d’admettre que le changement climatique est une affaire de
sécurité, c’est, selon moi, suivre les pas de ceux qui, en 1920,
ont refusé de reconnaître les conséquences des réparations
sur l’avenir de l’Europe » (8).
Ces prises de position peu communes suffisent à expliquer
l’augmentation des moyens humains et financiers alloués
par la politique extérieure de la Grande-Bretagne au secteur
de l’eau et de l’assainissement, sans toutefois que ceux-ci
n’atteignent le niveau des engagements financiers américains
les plus importants du monde (9).
Pour terminer, l’édition 2008 du Forum de Davos a également
appelé à une mobilisation générale des décideurs économiques
et politiques sur le sujet de l’eau. Par la voix de
Klaus Schwab, son fondateur et président, et de Peter Brabek-Letmathe, Président directeur général de Nestlé, «une
coalition public-privé inédite et puissante» (10) se devait
d’être mise en place pour que les besoins futurs en eau
soient mieux pris en compte avant que la crise ne frappe.
Ainsi, le cadre nouveau que pose «l’or bleu» en ce début
du XXIème siècle, impose à la France et à l’Europe, à leur
tour, un changement rapide de posture stratégique et de
dimension d’intervention sur l’eau.
* Franck Galland est également président du Collège des opérateurs d’infrastructures vitales
au sein du Haut Comité Français pour la Défense Civile. Il est l’auteur d’une quinzaine
d’articles sur la géopolitique de l’eau parus dans des revues stratégiques (Revue de la Défense
Nationale, Bulletin d’Etudes de la Marine, Revue de la Gendarmerie Nationale). Il a écrit «
l’Eau : géopolitique, enjeux, stratégie », publié aux Editions du CNRS en septembre 2008.
1. « Méditerranée : les perspectives du Plan Bleu pour l’environnement et le développement.».
Plan Bleu 2005.
2. “La guerre de l’eau n’aura pas lieu, estiment les Nations Unies”, Xavier Harel, La Tribune,
10 novembre 2006.
3. « Région méditerranéenne et changement climatique : une nécessaire anticipation ».
Pour l’Institut de Prospective Economique du Monde méditerranéen. Septembre 2007. Travaux
de Stéphane Hallegatte, Samuel Somot et Hypatie Nassopoulos.
4. Aaron Wolf, Associate Professor of Geography, Oregon State University; Shira Yoffe, Diplomatic
Fellow, American Association for the Advancement of Science, Washington DC; Mark
Giordano, Senior Researcher, International Water Management Institute, Colombo, Sri Lanka
: “International waters : identifying basins at risk”, 31 janvier 2003.
5. “Water and conflicts in Asia : 2025”, Scenarios and Implications, Strategic Assessment
Center, Science Applications International Corporation, Decembre 2003.
6. “Global Water Futures : adressing our global water future”, Center for Strategic and International
Studies, Sandia National Laboratories.
7. Voir notamment Jane’s Intelligence Review, Mai 2007, « Global warming : security implications
of climate change »
8. “The case for Climate Security”. Lecture by the Foreign Secretary, the Rt. Hon. Margaret
Beckett, MP, at the Royal United Services Institute on May 10th 2007.
9. En réponse au World Summit on Sustainable Development de Johannesburg en 2002, l’administration
Bush s’est engagée à travers l’US Agency for International Development à investir
970 millions de dollars sur trois ans, chiffre qui fût dans les faits porté à 1,2 milliards de dollars
en 2005.
10. « Davos face au défi planétaire de l’eau », Klaus Schwab et Peter Brabeck-Letmathe, La
Tribune, 29/1/08.