Entretien avec Yves Blanc, Directeur de La Stratégie,
du Plan et des Relations Institutionnelles Eutelsat SA
La télévision mobile est-il aujourd'hui le grand défi d'Eutelsat
?
La diffusion de la télévision est un métier primordial pour
Eutelsat. Avec une flotte de 23 satellites, Eutelsat, troisième
opérateur mondial du domaine, transporte déjà plus 2400 chaînes
de télévision vers 150 millions de foyers. On assiste maintenant
à l'arrivée de la TVHD, de la TNT et la TV sur ADSL, et de la
réception sur les portables. La grande capacité du satellite
lui permet dès à présent de diffuser les chaînes HD et d'alimenter
les têtes d'émission de la TNT, et bientôt d'en assurer le complément
de couverture vers les zones d'ombre. La télévision vers les
mobiles est donc un de nos défis importants pour le futur. Eutelsat
a déjà commandé à cet effet le satellite W2A, qui sera lancé
fin 2008 et embarquera un système dédié à cet usage. La commercialisation
en sera normalement assurée conjointement avec SES. Le signal
sera reçu directement par les portables en zone rurale, et sera
repris par des réémetteurs terrestres en zone urbaine. Par rapport
aux réseaux purement terrestres comme le DVB-H, ce système permet
une couverture à 100 % du territoire et surtout l'exploitation
d'une nouvelle bande de fréquence, la bande S, totalement libre,
là où la bande UHF visée par le DVB-H ne dispose que de peu
de ressources, très convoitées par d'autres...
Quels sont aujourd'hui les points de blocage pour la mise
sur le marché de cette nouvelle technologie ? Le régulateur
est-il au rendez-vous ?
Techniquement, le satellite et ses répéteurs terrestres seront
prêts fin 2008, et la promotion du système auprès des clients
a déjà commencé. Mais sur le plan réglementaire, même si Eutelsat
et SES sont les seuls opérateurs déclarés à ce jour, le processus
d'allocation de la bande S envisagé par la Commission européenne
est peu adapté aux impératifs de l'innovation et de l'investissement
: il prévoit en effet une consultation publique, puis une adoption
conjointe par le Conseil des Ministres et Parlement Européen,
puis un processus de sélection de plusieurs mois. Dans l'état
actuel des choses, le satellite W2A risque fort de ne connaître
la quantité de spectre qu'il pourra utiliser (et donc ses possibilités
de services et de revenus), que près d'un an après être arrivé
en orbite. C'est trop long.
Enfin, les soutiens du CNES et de l'AII ont été déterminants
pour ce projet, mais n'ont pas traité le principal handicap
des systèmes spatiaux quand ils entrent en concurrence avec
des systèmes purement terrestres, c'est-à-dire le temps. Il
faut en effet de 30 à 36 mois pour fabriquer un satellite et
le lancer. Pendant toute cette période, il reste une proposition
"virtuelle" pour les futurs clients, alors qu'en terrestre,
un réseau peut commencer à couvrir rapidement Paris, démontrer
ses performances techniques, recueillir les retours d'expérience
des utilisateurs, et entamer sans risque les étapes ultérieures
de son déploiement. Pour permettre au satellite d'améliorer
son "time to market", les Agences spatiales doivent, à budget
constant, aller plus loin que le seul soutien à la R&D "au sol",
et poursuivre jusqu'à des démonstrateurs "en orbite", comme
les satellites Stentor ou Artémis dans le passé.