"Le grand défi du développement des applications satellitaires".
Tel fut le thème riche et vaste d'un colloque, organisé par
la Revue Parlementaire le 20 mars dernier au Sénat, qui a réuni
nombre de spécialistes de la politique spatiale.
"Sans satellite durant une journée, notre monde contemporain
plongerait dans le chaos". Extrait du récent rapport de
l'office parlementaire d'évaluation des choix scientifiques
et technologiques (OPECST) intitulé "Politique spatiale :
l'audace ou le déclin", ce constat nous ouvre les yeux sur
l'un des paradoxes de la politique spatiale. Grande absente
des discours politiques même en période de campagne présidentielle,
la politique spatiale n'en est pas moins un enjeu majeur tant
au plan économique qu'au plan "sociétal" car "les
citoyens utilisent l'espace sans le savoir" selon la formule
de Jean-Jacques Dordain, directeur général de L'Agence
spatiale européenne (ESA). Les services satellitaires sont devenus
ces dernières années des outils indispensables aux domaines
des télécommunications, des transports, de l'aménagement du
territoire, de la sécurité, de la médecine et même de l'enseignement
à distance. Aujourd'hui, le marché des produits et services
liés aux technologies satellitaires croît de 25% chaque année
au sein de l'Union européenne, et "quelque trois milliards
de récepteurs de navigation par satellite devraient être en
service en 2020" affirme le livre vert de la Commission
européenne sur les applications de navigation par satellite.
Historiquement, l'Europe est très bien positionnée sur le marché
de certains services comme celui des télécommunications par
satellite, puisqu'elle compte "deux des trois plus gros opérateurs
satellitaires au monde, le français Eutelsat et le luxembourgeois
SES Global" a indiqué François Loos dans un message préliminaire,
tout en soulignant l'essor de nouveaux services ouvrant de "nouveaux
marchés dans le secteur de la navigation et du positionnement,
de la surveillance de l'environnement, de la sécurité, de la
santé ou de l'enseignement". En ce début de XXIème siècle,
les habitants de la planète ont à leur disposition des moyens
techniques qui leur permettent d'accéder à l'information et
à la connaissance grâce à Internet ; communiquer avec quiconque
dans le monde ; se localiser n'importe où sur le globe ; transmettre
sa position, être suivi et parfaitement localisé ; organiser
sa sécurité.
Les retombées économiques et sociétales
"Les retombées économiques et sociétales des applications
des technologies spatiales sont considérables et en forte progression"
a souligné Bernard Mathieu, délégué aux programmes de
radiocommunications au CNES (Centre National d'Etudes spatiales).
"Ce développement important des applications satellitaires
résulte" selon lui d'une série de "facteurs clés"
telles que la révolution du tout numérique, les performances
sans cesse croissantes des composants et puces électroniques,
la disponibilité de réseaux de communication terrestre ou par
satellite à haut débit ou encore la généralisation de l'usage
de standards mondiaux, le développement de logiciels, l'imagerie
haute résolution et tridimensionnelle, le développement de bases
de données de contenus dans tous les secteurs.
"La logique du marché toutefois inverse le modèle économique
d'hier basé essentiellement sur les applications professionnelles
vers un nouveau modèle tiré par les marchés de masse" précise
Bernard Mathieu. S'il a fallu six ans au baladeur MP3 pour atteindre
le seuil de vente annuelle d'un million d'exemplaires dans le
monde, seulement trois ans auront été nécessaires à l'équipement
GPS pour atteindre ce même seuil.
Vers un marché de masse
En effet, l'observation et l'imagerie spatiale longtemps cantonnées
à des applications et usages professionnels, s'ouvrent désormais
à un usage grand public. Pour preuve le succès fulgurant de
Google earth et autres portails en ligne accessibles à tous.
Cependant, le "phénomène Google earth" provoque nombre
d'interrogations au sein des experts du domaine de l'observation
de la terre.
Peut-on imaginer une privatisation de l'observation de la terre
? Comment l'offre virtuelle va-t- elle modifier l'économie du
secteur ? Où l'entreprise Google ira-t-elle réinvestir ses revenus
générés par la diffusion des images prises par satellite ? Autant
d'interrogations soulevées par Philippe Munier, directeur
général de Spot image et qui ont comme corollaire l'épineuse
question du financement des applications spatiales.
Au-delà des turbulences que rencontre aujourd'hui Galileo, le
projet reste très ambitieux et prometteur au regard du nombre
de ses applications.
Censée être opérationnelle à partir de 2011, la constellation
des 30 satellites devrait permettre la création de systèmes
de perception électronique pour les péages, ou la banalisation
des polices d'assurance "au kilomètre" et aussi à aider à fluidifier
le trafic. Dans le secteur ferroviaire, Galileo devrait accroître
l'interopérabilité des réseaux européens et améliorer la sécurité
de systèmes de contrôle de vitesse a souligné Roger Pagny,
chargé des applications du programme Galileo au Ministère des
Transports. Dans le domaine maritime, les sociétés de logistique
pourront offrir des services de plus grande qualité. Enfin dans
le secteur aérien, dont le trafic devrait tripler d'ici à 2025,
Galileo permettra d'optimiser la gestion des aéroports. Au-delà
des secteurs des transports et des télécommunications, des débouchés
tels que les relevés topographiques, l'agriculture et l'aménagement
du territoire seront concernés par ce nouveau système. Par exemple,
la gestion des subventions agricoles dans le cadre de la PAC,
en fonction des cultures et des surfaces cultivées, pourrait
gagner en efficacité.
Un outil précieux
Hormis les diverses applications dans la vie quotidienne, le
satellite est aussi un outil précieux en cas de crise humanitaire.
Aussi, Nicole Guedj, ancien secrétaire d'Etat aux Droits
des victimes a présenté "Emergesat, un kit humanitaire" qui
utilise l'information satellitaire. En cas de catastrophe, les
communications satellitaires sont le seul moyen de communiquer
quand les infrastructures et les réseaux terrestres sont endommagés,
"Emergesat" utilise donc les technologies des satellites de
télécommunication, d'observation de la terre et de localisation.
En utilisant l'information satellitaire, le conteneur met à
disposition de l'ensemble des équipes de secours une information
globale sur la situation de crise, il aide à la coordination
des interventions ainsi qu'à la prise de décisions. Le conteneur
a été conçu pour être au service des équipes opérationnelles
sur le terrain : sécurité civile, organisations non gouvernementales,
forces internationales...
Le coeur de son système de communication est composé d'un système
d'émission et de réception satellitaire autorisant des communications
à haut débit depuis n'importe quelle région du globe. L'origine
du projet remonte à une dizaine d'années, alors que Nicole Guedj
plaide déjà en faveur de "la création d'une force d'intervention
capable, sous l'égide de l'ONU, d'agir rapidement en cas de
catastrophe humanitaire, afin que le monde dispose de "casques
rouges" de l'intervention humanitaire", explique-t-elle.
Le Tsunami a réveillé l'intérêt d'une telle organisation. Jacques
Chirac, proposa l'idée à l'ONU, au nom de la France et Kofi
Annan l'a acceptée. Le Centre national d'études spatiales
(CNES), Alcatel Alenia Space et le Réseau euro-méditerranéen
d'information et de formation à la gestion des risques (Remifor)
en sont les principaux membres fondateurs.
Reste à déterminer un opérateur de services, pour orchestrer
le tout a souligné Pierre Fauroux, key account manager,
Alcatel Alenia Space, avant de souligner "l'importance du
passage entre l'expérimentation et le service opérationnel"
dans le domaine satellitaire.
Zones blanches et fracture numérique
A l'heure où la fracture numérique persiste sur le territoire
français, le satellite apparaît comme une des solutions pour
la réduire. Aujourd'hui 10% des communes françaises n'ont pas
accès à l'Internet haut débit, ce qui représente 2% de la population.
En 2004, quatre communes françaises ont été choisies, pour expérimenter
le concept de "Village communicant" mis en place par le CNES.
Grâce, entre autres, à la technologie satellitaire, ces quatre
villages pilotes ont bénéficié de services de communication
à haut débit, pour pallier leur isolement géographique. Les
élus de deux de ces communes, Cucugnan (11) et Saint-Léon (31)
se sont montrés satisfaits de ces expérimentations tout en s'interrogeant
sur les suites de l'expérimentation.
Si l'Internet par satellite a longtemps été très coûteux, l'opérateur
SES-Astra vient de développer un système d'Interner "low-cost
par" a déclaré Philippe Sage, directeur du développement chez
Astra. Finis, les tarifs astronomiques, puisque le système Astra-2
connect propose à l'usager un abonnement de 20 euros par mois
et un terminal à 300 euros.
La technologie satellitaire est en très forte concurrence avec
les technologies terrestres, notamment dans la course au développement
de la télévision sur mobile, mais "La télévision reste l'application
la plus importante du spatial" a rappelé Yves Blanc,
directeur de la Stratégie chez Eutelsat, opérateur satellitaire
dont 70 % du chiffre d'affaires provient des activités liées
à la diffusion de la télévision. Alors que la télévision sur
mobile fait fureur depuis quelques années en Corée du Sud, l'opérateur
européen attend la fin du processus réglementaire imposé par
les instances européennes. "Il va falloir 3 ans de processus
réglementaire à Bruxelles pour partager 30 Mhz de spectre sur
un marché où un seul acteur est déclaré" a déploré Yves
Blanc, et de souligner que l'allocation de spectre ne serait
donc effective qu'"un an après que le satellite soit en orbite".
La persistance de blocages
En somme, l'exemple de la télévision sur mobile révèle les blocages
qui existent entre le politique et l'économique dans le domaine
du spatial. Dans la chaîne de valeur de cette industrie, les
agences spatiales, les maîtres d'oeuvres vivent à des temps
de cycles différents. Aussi, si Eutelsat voit à deux ans, il
demande à ses fournisseurs d'avoir une visibilité sur cinq ans
tandis que les agences spatiales voient à dix ans. Mais pour
Yves Blanc "La chaine de décision est poluée. Les agences doivent
réapprendre que la R&D est aussi un risque à prendre" explique-t-il.
En somme, la dialectique entre ce que les experts nomment "la
technology push" face au "time to market" - le temps de commercialisation
- devrait être orientée en faveur de l'innovation et la prise
de risque et non sur la demande commerciale souvent inexistante
à l'heure des choix stratégiques.
Autre pierre d'achoppement entre les différents acteurs, les
modes de financement et notamment le modèle du partenariat public-privé.
"Le secteur public compte sur le privé et vice-versa" a souligné
Jean-Jacques Dordain, directeur général de l'ESA, en
ironisant sur le succès de l'adjectif "dual" en matière de politique
spatiale. " Le secteur spatial est prêt à jouer le rôle de promoteur
de ses applications mais nous avons besoin de relais pour rendre
le service durable".
Si les acteurs du spatial souffrent parfois d'un manque de dialogue,
certaines plateformes associatives tentent de remédier à cela.
L'Institut 3i3s (International Independent Institute for Space
& satellite Solutions), présidé par le général Daniel Gavoty,
est le seul organe associatif à vocation spatiale réunissant
les chercheurs, industriels, fournisseurs de services et les
besoins des acteurs du marché.
Le défi de la visibilité de l'espace
Au côté des Etats, les régions européennes, veulent devenir
un interlocuteur privilégié dans le domaine de la politique
spatiale. Aussi, Alain Beneteau, vice-président du Conseil
régional de Midi-Pyrénées a présenté le "réseau des régions"
engagées dans le spatial qui regroupera à partir de septembre
prochain 35 régions européennes de douze états communautaires.
"Le réseau a une forte vocation politique et aura un regard
très appuyé sur les nouveaux entrants de l'UE" a précisé
Alain Beneteau avant de saluer la dynamique des pôles de compétitivité
dans le domaine du spatial. "Le défi de la visibilité du
spatial" et "la gouvernance du spatial en France et en
Europe" restent deux enjeux majeurs de la politique spatiale
a souligné le sénateur Henri Revol avant de rappeler que l'espace
"doit continuer de faire rêver" grâce aux vols habités,
au soutien de la recherche scientifique. "Nous souhaiterions
qu'il y ait de grands programmes européens, que Galileo soit
plus offensif, GMES plus ambitieux, afin de proposer des bénéfices
immédiats aux consommateurs européens".