Parité
à la française : le "mirage" ?
Par MARIETTE SINEAU*, Directrice de recherche au Centre de Recherches
Politiques de Sciences Po
En politique -lieu du symbolique par excellence- il s'est avéré
salutaire de faire bouger les mots pour faire bouger les choses.
La "parité", concept neuf, a réussi, en déconstruisant l'universalisme,
à repenser la citoyenneté républicaine. Pour autant, la mise
en oeuvre législative du principe paritaire a-t-elle été opératoire
? La réponse est à nuancer.
Constat d'évidence : l'inégalité des femmes en politique renvoie
d'abord et toujours en France à une inégalité face au pouvoir.
Et la loi du 6 juin 2000, dite loi sur la parité, n'y aura rien
changé. Les résultats des cantonales et régionales de mars 2004
en sont une nouvelle illustration, qui laissent transparaître
une double inégalité entre les sexes. D'une part, les femmes
sont rares au sommet de la pyramide des élus locaux, parmi ces
" grands personnages " que sont les présidents de conseils régionaux
et généraux. D'autre part, si elles siègent désormais à quasi
parité (47,6 %) avec les hommes dans les conseils régionaux,
elles campent toujours aux portes des conseils généraux (10,9
%). Les assemblées départementales sont les plus convoitées
pour deux raisons : ayant, depuis les nouvelles lois de décentralisation,
des pouvoirs et des budgets importants, elles servent en outre
de tremplin pour accéder au Parlement.
La loi, loin de niveler les différences d'accès aux lieux de
pouvoir, loin de gommer les effets discriminants des modes scrutin,
ne fait, paradoxalement, que rendre plus visibles encore ces
inégalités. En particulier, elle accélère la féminisation des
assemblées élues au scrutin de liste, déjà les plus féminisées
- car les moins prisées - tout en figeant en bastions masculins
inexpugnables celles élues au scrutin uninominal, le plus "dur"
aux femmes, car donnant la prime aux notables sachant accumuler
les mandats.
Cet effet pervers de la loi s'explique par son contenu lacunaire.
Première carence, elle ne fait peser aucune contrainte paritaire
sur la composition des exécutifs. Deuxième lacune, elle passe
sous silence toute une série d'assemblées élues au scrutin uninominal
: dont les conseils généraux mais aussi les sièges de sénateurs
des petits départements (jusqu'à 3 sièges). S'agissant de l'Assemblée
nationale, la loi n'édicte qu'une parité "incitative", par voie
de pénalité financière, qui a été torpillée par les grands partis,
lors des législatives de 2002. Résultat, ce "sanctuaire" du
pouvoir républicain reste, comme jamais, un lieu masculin où
près de 90 % des représentants du peuple sont des hommes. Force
est de constater qu'en France -malgré le vote d'une loi d'action
positive - le partage du pouvoir politique reste plus inégalitaire
qu'ailleurs. On en veut pour preuve, que, fait rare en Europe,
aucune femme n'y a jamais présidé, depuis 1945, aucune des deux
chambres du Parlement. Cette emprise masculine sur la res publica
renvoie au statut du politique dans notre pays. Le pouvoir politique
y est encore considéré - en dépit de sa perte de prestige récente
- comme le premier sinon comme le pouvoir suprême. Si la monarchie
de droit divin a disparu, le pouvoir républicain, laïc, semble
toujours revêtu d'une part de sacré. Par-là, il paraît réservé
aux hommes, et les femmes qui veulent s'en emparer sont vues,
peu ou prou, comme des "usurpatrices". La comparaison avec les
pays scandinaves, où le pouvoir politique est perçu comme plus
pragmatique et prosaïque, donne la mesure de l'exception française.
Le champ politique étant moins surévalué, les femmes y ont plus
facilement accès.
S'il est impossible de changer d'un trait de plume la culture
politique d'un pays, il est plus aisé de réviser ses lois électorales.
Le scrutin uninominal, qui se prête mal à l'application de la
parité et discrimine indirectement les outsiders, pourrait être
mâtiné d'une dose de proportionnelle. Alors l'ensemble des élus
pourrait faire une plus grande place aux femmes comme aux jeunes.
* Auteur de "Profession : femme politique", Paris, Presses
de Sciences Po