Les
femmes toujours en marge des lieux de décision économiques et
sociaux
Par MICHELE COTTA, Conseillère au Conseil Économique et Social
Ce sont des lieux communs aujourd'hui que de rappeler qu'il
a fallu plus de I5O ans, plusieurs Républiques, quelques guerres,
pour que les femmes françaises aient le droit de vote, que c'est
sous la 5 ème République seulement qu'elles ont véritablement
commencé de siéger dans les assemblées parlementaires, et même,
parfois, à s'asseoir sur les bancs du gouvernement. La parité
politique, après bien des vicissitudes, a été finalement adoptée,
au début du 21 ème siècle. Voilà donc le rôle des femmes en
politique à peu près reconnu.
Un décalage immense
Cette avancée dans le domaine politique n'en rend que plus étonnante
l'exiguïté persistante, criante, hautement symbolique de la
place des femmes au sommet de la pyramide économique et sociale.
Car le décalage reste immense entre la formidable montée de
l'activité professionnelle des femmes, qui atteignent aujourd'hui
45,5% de la population active et l'extraordinaire faiblesse
de leur participation à la direction des entreprises, des administrations,
ou encore aux fonctions de représentation professionnelle et
de négociation sociale. Quelques exemples. La situation dans
l'entreprise d'abord. En 1996, aucune femme dirigeante parmi
les 200 plus grandes entreprises françaises. Le guide des états-majors,
au cours de la même année 1996, établissait la présence de 6,4%
de femmes sur 2071 dirigeants. Environ la moitié des entreprises
citées dans le guide ne mentionnait aucune femme. Les entreprises
publiques étaient 53% à n'en accueillir aucune. L'ensemble du
secteur public comportait d'ailleurs 5% de femmes, soit moins
que la moyenne des entreprises. Les administrateurs et dirigeants
du CAC 40, maintenant : sur le total des 527 mandats d'administrateurs
exercés par 368 personnes physiques, 12 étaient détenus par
des femmes, soit 2,3%. Et pourtant, en quelques années, entre
I962 et I982, le nombre des femmes de la catégorie des cadres
supérieurs a pratiquement quintuplé, passant de 28 000 à 137
000.
Sur les 2 300 entreprises françaises de plus de 500 salariés,
une enquête récente, diligentée par le CES, dénombre 59 femmes
seulement en rang 1, c'est à dire PDG ou assimilé, et 52 au
rang 2, c'est à dire du niveau direction générale. Les quelques
2 000 dirigeants des entreprises de plus de 500 salariés se
répartissent dans 52 secteurs, les femmes ne sont présentes
que dans 24 de ces 52 secteurs: ce qui signifie qu'elles sont
totalement absentes de la moitié de l'activité économique.
Un phénomène qui touche également la haute fonction publique
Autre sujet d'étonnement, dans la haute fonction publique celui-là
: 579 femmes sur 4 425 emplois de direction ou d'inspection
générale. Parmi les emplois à la discrétion du gouvernement,
directeurs d'administration centrale, recteurs, ambassadeurs
ou préfets, 429 hommes et 42 femmes seulement en 1999. C'est
mieux qu'en I987, où I8 femmes seulement côtoyaient 518 hommes,
mais c'est bien peu...
Pourquoi de telles inégalités ? Bien sûr, il faut mesurer le
poids du retard accumulé par la France. Et l'archaïsme, en la
matière, de nombre de manuels scolaires, qui, tous, traduisent
une inadaptation persistante de l'Éducation nationale à traiter
les sujets qui touchent à l'égalité entre hommes et femmes.
De même, les innombrables histoires de la littérature, de la
peinture, de la poésie, de la musique et même de la cuisine,
dénient aux femmes l'aptitude à la création. On admet qu'elle
soit institutrice, professeur, magistrate, directrice des relations
humaines ou même aujourd'hui députée. Mais pas qu'elle soit
créatrice.
Une organisation au travail masculine
Entrent également en ligne de compte une répartition traditionnelle
au sein de la famille, encore que celle-ci soit finalement moins
figée que nombre d'administrations. Et une organisation du travail
qui demeure essentiellement masculine. Lorsqu'on mesure l'inégalité
qui reste flagrante, en matière de salaires, entre hommes et
femmes, et surtout au sommet de la hiérarchie, lorsqu'on se
rappelle que c'est en I965 seulement que la femme, jusque là
mineure, placée par le code Napoléon sous la tutelle de son
mari, acquiert la pleine capacité juridique, lui permettant
d'exercer, sans le consentement de celui-ci, la profession de
son choix, et, en cas de chômage, de prétendre aux mêmes indemnités,
on prend pleinement conscience de la pesanteur de l'environnement
et de l'Histoire.