Pas
d'innovation sans réforme de la recherche
Par Pascal Colombani
La compétitivité de notre pays, et de l'Europe, passe par le
développement de toujours plus de valeur ajoutée par l'innovation.
Le rapport récent de M. Beffa, s'inspirant des succès des années
60-70, préconise pour ce faire une approche volontariste de
soutien au développement de nouveaux produits et services, sur
des thématiques sélectionnées, au travers d'une agence qui consentira
des avances remboursables aux industriels parties prenantes.
On peut cependant imaginer aller encore plus loin.
D'une part il faut prendre soin d'adapter la méthode à un contexte
nouveau. Le décrochage français date des années 90 lors du développement
des technologies de l'information et des biotechnologies. Or
ces secteurs à forte croissance, au grand potentiel de création
d'activité et d'emploi ne se prêtent guère à des schémas dirigistes.
De plus l'idée de champion national, ou même européen, n'a plus
beaucoup de sens. Les grandes entreprises qui, de fait, portent
une partie de l'innovation sont mondiales, multinationales,
multiculturelles. Elles développent l'innovation là où elles
trouveront des compétences intellectuelles, au meilleur coût,
et des marchés potentiels importants et unifiés du point de
vue des normes et standards.
Il faut donc accompagner l'incitation financière destinée aux
entreprises de la création d'un environnement universitaire
et de recherche, public et privé, productif et compétitif. La
recherche publique amont (Universités, CNRS, etc…) reste isolée
du secteur productif. La recherche plus appliquée (CEA, CNES,
etc…) peine à se structurer alors que son environnement industriel
s'est complètement transformé.
L'éclosion d'un nombre limité de pôles de compétitivité régionaux,
qui auront leur place dans les réseaux mondiaux de l'économie
de la connaissance, et permettront d'attirer flux de personnels
et flux financiers, peut faciliter une évolution. Mais, à l'échelle
de notre pays, il faudra savoir se concentrer sur un maximum
d'une dizaine de pôles à visibilité mondiale, attirant l'investissement
industriel et alliant formation, recherche, aval industriel
et structures de valorisation - souhaitons que tel soit le résultat
de l'actuel appel d'offres de l'Etat.
La puissance publique doit aussi, comme au Japon ou en Corée,
fixer des objectifs clairs en termes de domination de tel marché
à telle échéance, et s'assurer que l'argent public finance les
thématiques les plus porteuses : les priorités historiques,
perpétuellement reconduites, ne sont plus les bonnes. Elle peut
aussi influer sur l'innovation, comme aux Etats-Unis, par les
commandes publiques : pour les grands groupes, bien sûr, mais
aussi pour les PME, aidant ainsi à leur croissance et leur développement.
En effet, l'innovation provient des grandes entreprises, mais
aussi (surtout ?) de l'initiative de créateurs d'entreprises.
Ces starts-ups doivent être soutenues : les pôles de compétitivité
devraient d'ailleurs faciliter la valorisation de l'innovation
et l'accès au capital.
Les offres actuelles de formation et de recherche, inséparables,
doivent enfin être repensées : il faut faciliter l'apparition
d'universités autonomes de très haut niveau, publiques et privées,
en nombre limité. La transformation partielle du CNRS en agence
de moyens pour affirmer et financer les choix les plus prometteurs
en est un corollaire ; et les carrières, l'évaluation et les
salaires des personnels de la recherche publique devraient favoriser
les échanges avec le monde économique et la création d'entreprises.
Ici les Etats-Unis sont le modèle mondial dont il faut s'inspirer.
* Pascal Colombani a été administrateur général du CEA et
directeur de la technologie. Il est associate director chez
A.T. Kearney, membre de l'académie des technologie, et administrateur
de plusieurs sociétés.